Notre dernier rendez-vous

Bonjour Agnès-Laure, il est 7h40 en ce matin du 31 janvier 2024. Je suis arrivée en avance à la gare. Il fait un peu froid, il y a peu de monde qui transite à cette heure matinale dans la belle gare de Tours. Je viens te voir mon Agnès. Et les gens autour ne voient pas la tempête en moi. Je n’ai pas envie de prendre ce train, parce qu’il signe une fin entre toi et moi. Si je viens à toi aujourd’hui, le cœur lourd, c’est pour te dire au revoir. Et ça, vraiment, non, je n’en ai pas envie.

10h10. Assise dans le café Royal, face à l’église de la Trinité, je savoure mon café crème en attendant Julia, que je n’ai pas vue depuis une éternité. Si ces derniers jours m’ont appris quelque chose, Agnès-Laure, c’est qu’il faut chérir ses amis. J’ai rendez-vous avec toi à 14h15, mais entre-temps, Julia boira un thé avec moi et Guillaume partagera un repas à midi au Bouillon de Pigalle. Sur la ligne 12 qui me mène doucement à toi, je me charge en amour. J’égrène les souvenirs, à deux rues du métro Saint-Georges, où j’ai eu la chance de te rencontrer. Je repense à cette petite arrière-cuisine, où l’on se retrouvait avec Françoise et Catherine, pour croquer du chocolat comme des gamines gourmandes, gloussant et échangeant quelques potins pour égayer notre quotidien. C’est cette Agnès-Laure là que je garde dans mon cœur pour toujours. Ton grand sourire irradiant le soleil de ton âme, tes yeux profonds, sérieux et rieurs à la fois. Ton calme, salvateur. Je grimpe sur la ligne 12, montant peu à peu l’échelle. J’arrive.

14h00. Devant l’Église de Notre Dame de Clignancourt, il y a déjà foule quand j’arrive. Guillaume attend avec moi, je crois qu’il a un peu peur de me laisser seule. C’est Catherine qui arrive en premier. On s’étreint, la gorge serrée. Quand Françoise arrive, Agnès Laure, je sens que cela va être dur. Nos regards se sont à peine croisés que je sens déjà les larmes monter. On se prend la main, puis on se serre longuement dans les bras l’une de l’autre. Guillaume a aussi les larmes aux yeux, il me laisse en compagnie d’amies chères. Et puis ta fille arrive. Je ne l’ai vue qu’en photo depuis l’enfance, mais je la reconnais immédiatement. Elle est belle ta fille Agnès Laure, elle te ressemble tellement. Son sourire, c’est le tien. Elle attire tous les regards sur la petite place.

Enfin, c’est à ton tour d’arriver. La voiture noire se gare devant l’église. Une vague d’émotion me submerge. Tout est donc vrai. Jusqu’ici, je n’arrivais pas à y croire. Tu nous précèdes dans l’église. Les gens entrent avec gravité, calme. Je lève les yeux vers la magnifique nef, les voûtes de cette église dans laquelle je n’étais jamais entrée. C’est très beau. Solennel. Nous prenons place avec Catherine et Françoise. Chacune, gagnée par l’émotion. Je regarde ta belle photo, près du cercueil, et je te trouve si belle.

Tu sais Agnès Laure, c’était une très belle cérémonie, même si le prêtre parlait plus de Jésus-Christ que de toi. C’est normal, il ne te connaissait pas. Les voix magnifiques du chœur de Radio France ont transcendé les chants choisis par ton mari et ta fille, et rendu un bel hommage à la chanteuse lyrique que tu étais. C’était beau, profond. Profondément émouvant. Les textes lus par tes amis et ta famille, dans une émotion palpable, t’ont rendu un magnifique hommage. Merci à Vincent, qui a mis si justement en mots tout ce que l’on pensait de toi.

Et puis le prêtre nous a invités à venir bénir ton cercueil. Tout le monde s’est levé. Catherine m’a dit : « Allez, allez ». Tu la connais, elle a la belle autorité d’une mère de trois enfants. Je lui ai dit, un peu paniquée : « Je ne sais pas si je vais y arriver ». Elle m’a regardé et a dit, comme on sermonne un enfant : « Mais si, tu y vas. » Elle m’a gentiment poussée de la main. Et je t’ai dit au revoir, une dernière fois.

Voilà Agnès Laure, c’était notre dernier rendez-vous dans cette vie. Avec les filles, on s’est promis de garder le contact. Tu étais le liant de notre petit groupe. Mais nous continuerons à nous aimer, après toi. Pour toi.

Je te couvre de mille baisers mon Agnès Laure. Tu manqueras à ma vie. Alors ne pars pas trop loin et viens me voir, parfois. Je t’attendrai.